Les rencontres entre chrétiens et musulmans ont changé de visage depuis leurs débuts dans les années 1970, valorisant davantage les sujets épineux.

 

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Par Mélinée Le Priol, le 29/1/2021
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Pour Stéphanie Jozan, le premier « déclic » s’est produit en 2012, au moment de s’envoler pour un volontariat au Cameroun avec son mari Stanislas. « Nous avions des amis qui, au même moment, partaient vivre dans une cité à Marseille. J’ai alors compris que les fameux “quartiers Nord” me faisaient plus peur que le Cameroun ! Faute de connaissances, j’avais une vision négative de l’islam. » Peu après leur retour en France, en 2014, deuxième déclic : les attentats de 2015. La prise de conscience que les musulmans constituaient désormais une part importante de la société, et que celle-ci « risquait de se fracturer si l’on continuait d’avoir peur les uns des autres », pousse la - famille Jozan à un choix radical : ne pas s’installer en centre-ville du Mans, où Stanislas venait d’être muté, mais dans un quartier prioritaire.

lacroix5C’est là, aux Sablons, que Stéphanie s’est liée d’amitié, pour la première fois, avec des musulmanes. Aujourd’hui mère de cinq enfants, cette catholique de 39 ans a découvert, pendant ces trois années, un univers bien loin du sien. Avec néanmoins des points communs : les familles nombreuses, notamment, mais aussi et surtout la « grande importance accordée à Dieu ». Le couple, par ailleurs membre de la communauté de
l’Emmanuel, a bientôt suivi la formation « Lumière du Christ », que cette communauté propose depuis 2017 pour « porter la lumière du Christ aux musulmans ».

« Nous n’attendons pas leur conversion, on veut simplement aller à leur rencontre », précise d’emblée le père Henry Fautrad, cofondateur de cette formation d’un an. Au fil de la quinzaine d’enseignements prodigués aux catholiques qui souhaitent vivre cette rencontre, une attention particulière est portée à « l’altérité religieuse ». Pour le prêtre, les différences ont trop longtemps été « gommées », et des « raccourcis » établis entre la Bible et le Coran, ou encore la prière chrétienne et la prière musulmane. « C’est dommage, car tant que l’on n’explore pas ces différences, on ne peut pas être
véritablement à l’écoute de l’autre », estime-t-il.

Cette manière de valoriser les différences plus que les points communs constitue sans nul doute une inflexion d’importance par rapport aux « trente glorieuses » du dialogue interreligieux (l’expression est du pasteur genevois Jean-Claude Basset), entre les années 1970 et 2000. Dans l’enthousiasme de l’élan conciliaire, de nombreux chrétiens s’étaient alors engagés dans l’amitié avec des musulmans, souvent sous la forme d’une « quête du commun ». Plusieurs de ces structures historiques restent actives aujourd’hui, même si elles reconnaissent avoir du mal à attirer les plus jeunes.

Le 11 septembre 2001 et la montée du terrorisme au nom de l’islam ont en effet constitué un « tournant », bientôt confirmé par les attentats de 2015, selon le théologien Michel Younès qui aborde ces questions dans un livre récent (1). « Certains catholiques se sont mis à taxer d’angélisme et de relativisme les personnes engagées dans ce dialogue, cherchant plutôt à mettre en avant les écarts irréductibles. » Loin d’un « consensus mou » sous couvert de « respect », des chrétiens – de sensibilité souvent plus conservatrice que la génération précédente – prônent désormais un « dialogue critique ». D’autres refusent toutefois le dialogue, dont ils estiment qu’il fait barrage à l’évangélisation (lire page 15).

« Mous », les débats que Geoffroy Auzou nourrit avec des musulmans de son âge sont loin de l’être. En plus de dîners mensuels dans une ambiance chaleureuse, ce trentenaire lyonnais participe à une conversation WhatsApp « nettement plus cash », où chrétiens et musulmans s’affrontent sur des sujets aussi polémiques que la laïcité ou l’islamophobie. « Ce qui m’intéresse, c’est de ne pas en rester à mon propre vécu pour comprendre les positions qui ont cours dans les milieux musulmans. » Par ces échanges, Geoffroy recherche aussi bien la « croissance spirituelle » que la « paix
sociale »... même si la virulence de ces joutes verbales le « fatigue » parfois. « La fatigue vient peut-être aussi du fait que depuis la crise sanitaire, nos échanges sont uniquement virtuels et donc moins incarnés », ajoute-t-il.

Le dialogue interreligieux se serait-il mué en « débat interreligieux » ? Saïd Oujibou, ancien musulman devenu pasteur évangélique, incarne avec panache cette volonté de « parler vrai » et de « mettre des mots sur des maux ». Depuis une douzaine d’années, il anime des rencontres enflammées entre chrétiens et salafistes, qui attirent parfois plusieurs centaines de personnes. « Les musulmans, même radicaux, ont soif de ces échanges, ils veulent qu’on leur donne la parole. Je leur fais sentir que je les aime, ce sont mes petits frères ! Mais je partage clairement mes convictions avec eux : même si je respecte beaucoup Mohammed, je ne peux pas, théologiquement, le reconnaître comme un prophète. »

Témoigner de sa foi, dire en profondeur ce en quoi on croit... Sans pousser jusqu’à l’exubérance d’un Saïd Oujibou, de nombreux chrétiens ressentent aujourd’hui ce besoin quand ils rencontrent des musulmans. Même si un « apprivoisement réciproque » et un « climat de confiance » sont souvent des préalables indispensables à de tels échanges. « Nous avons commencé par aborder des questions très quotidiennes, ce n’est que plus tard que sont venus les sujets liés à la foi », se souvient ainsi Marie-Régine de Jaureguiberry, membre de l’association Le message de Tibhirine, qu’elle a contribué à créer à Lyon en 2016.

Soucieuse de ne pas « dire n’importe quoi » de sa religion catholique, cette ancienne ingénieure commerciale de 57 ans a d’abord suivi une formation dans son diocèse, puis un cours d’introduction à l’islam délivré par Michel Younès, à l’Université catholique de Lyon (Ucly). Une exigence intellectuelle qui ne surprend guère le théologien. « Le dialogue islamo-chrétien a changé de milieu social », explique-t-il. « S’il prenait plutôt les traits, dans les années 1970, de la solidarité avec des travailleurs immigrés, aujourd’hui, ce sont des chrétiens plus jeunes et plus aisés qui cherchent des musulmans bien insérés socialement, pour se rencontrer ou pour débattre. »

Le tout à partir de terrains communs qui, eux non plus, ne sont plus ceux d’il y a cinquante ans. Le groupe de rencontre dont fait partie Marie-Régine de Jaureguiberry s’est ainsi constitué à la suite des mobilisations de 2012-2013 contre le mariage homosexuel. Conscients d’être minoritaires dans la société, ces croyants se sont découvert, à cette occasion, des « valeurs communes » bientôt devenues un « moteur puissant » pour la rencontre.

(1) Les Approches chrétiennes de l’islam, Éd. Cerf patrimoines, 364 p.

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