À la famille de Monseigneur TEISSIER
À Monseigneur DESFARGES, archevêque d’Alger
À tous les amis chrétiens et musulmans amoureux de la fraternité et du vivre-ensemble,

Une voix de la paix et de l’ouverture s’est éteinte, un témoin d’exception du XXème siècle vient de nous quitter.  Le parfait modèle de cohabitation et du vivre-ensemble est parti. Lui, dont le dialogue était la vertu cardinale. 

Nous saluons l’inlassable promoteur de paix, Monseigneur Teissier, Archevêque émérite de la ville d’Alger, qui a favorisé la constitution de points de référence du dialogue interreligieux en cette capitale d’un pays, qu’il a profondément aimé, et dans lequel il fut ordonné prêtre le 24 mars 1955, pays dont il a acquis la nationalité en 1965, l’Algérie. 

C’est bien à Alger, pendant plus de soixante-cinq ans, qu’il a passé l’essentiel de sa vie. Il y fait la connaissance de français, des proches parmi les proches, engagés aux côtés des Algériens et unis par un même amour de ce pays et de ses habitants. Témoin de l’histoire de l’Algérie et de son Église, fin connaisseur des coutumes, des traditions algériennes et de la langue, il disait de son pays d’adoption : « Le Royaume ne se construit pas seulement là où l’on “fait des baptisés” mais là où l’on travaille pour l’humanité. »

Il a connu et résisté à toutes les épreuves vécues par l’Église en Algérie et à tous les évènements qu’a traversé ce pays : la colonisation, la guerre d’Algérie, son indépendance et plus tard, la décennie noire des années 1990. Fallait-il partir comme le leur ordonnaient les autorités françaises, ou rester malgré les risques ? Sans hésitation, il a décidé de continuer de vivre aux côtés de ses frères musulmans, dans cette communauté d’hommes, de femmes et d’enfants que le destin a voulu réunir. Face à la terreur, il s’est montré homme de paix, exemple de courage et de fraternité. Il n'avait de cesse de défendre les valeurs de tolérance, et de coexistence ; un dialogue oecuménique et spirituel, préservé de toute contrefaçon et de toute instrumentalisation.

Sa disparition touche toutes celles et ceux qui l’ont connu. Je perds un ami avec qui je partage une même passion : l’Émir Abdelkader. Il affirmait : « Un pays qui a donné naissance à l’Émir Abdelkader ne peut que se relever des épreuves qu’il traverse. » Il le citait  souvent comme exemple avec beaucoup d’admiration et exhibait régulièrement la correspondance, préservée dans les archives de l’archevêché, entretenue entre l’Émir et l’Évêque d’Alger de l’époque.  « C’est lui le précurseur des droits de l’humanité » disait-il. 

Il a répondu à de nombreuses occasions à nos invitations pour parler et évoquer le message de fraternité, d’unité et de réconciliation d’Abdelkader et cela au travers des expositions que nous avons organisées au Canada, en Turquie, en Algérie, en France. Il nous a fait l’honneur de venir plusieurs fois à Mostaganem, notamment pour la création du prix Émir Abdelkader.

Nous avions de longues conversations durant tous ces voyages et ces rencontres, et c’est toujours avec jovialité et simplicité qu’il partageait ces moments d’échanges approfondis, de convivialité et de confiance mutuelle que sa bonne humeur et sa générosité rendaient si naturels. Il avait foi dans le renouveau du message spirituel de l’islam. 

Je reste persuadé que la voie qu’il a tracée, sa quête de la paix, restera vivante et sera un exemple chargé d’enseignements, et qu’elle trouvera dans ce pays un terreau fertile pour y semer des graines d’amour et d’amitié qui, nous en sommes témoins, donnent déjà des fruits.

Ces liens d’amitié qu’il entretenait, ne se sont pas limités à un cercle restreint. Il m’a confié qu’une fois, pendant les évènements douloureux qu’a traversé le pays, il avait reçu la visite d’islamistes à l’archevêché qui l’invitaient à venir assister à la cérémonie organisée à l’occasion de la naissance du fils de l’un de leurs responsables. Ce jour-là, il m’avoua avoir craint pour sa vie. Il accepta cependant cette invitation et assista aux festivités. Le père de l’enfant était si heureux de la venue de Monseigneur Teissier, qu’il lui a alors demandé d’être le second parrain de son fils en précisant « comme cela il aura deux parrains, un cheikh musulman et un Archevêque chrétien. »

Voilà le courage et la vie de ceux qui vont jusqu’au bout de leur foi et de leurs convictions en osant l’impossible. Notre rencontre, le 8 décembre 2018, fut la dernière. Elle eut lieu lors de la cérémonie de béatification des 19 martyrs d’Algérie de la décennie noire. Je revois cet homme au coeur brisé par le souvenir, les larmes aux yeux, saisi par l'émotion sur l’esplanade de Notre Dame de Santa Cruz. C’est à cette occasion qu’elle reçut le nom d’« Esplanade du Vivre Ensemble en Paix », un an jour pour jour après l’adoption par les Nations Unies de la résolution RES/72/130 instituant la « Journée Internationale du Vivre Ensemble en Paix » le 16 mai de chaque année. Monseigneur Teissier possédait cette finesse intellectuelle si particulière au discernement dans la lecture des signes des temps, comme l’atteste cette extraordinaire journée de béatification pour laquelle il avait oeuvré.  

Depuis, il avait dû se résoudre à quitter l’Algérie à cause de la maladie. Il disait de cette terre  : « C'est mon espérance. C'est le lieu où je peux apporter ma petite contribution à la réconciliation et à la fraternité universelles. C'est la part d'humanité qu'il m'a été donné de servir et d'aimer. »

En ce moment difficile de deuil et de séparation, nous vous assurons de toute notre compassion, et de nos prières. Aux communautés religieuses, chrétiennes et musulmanes, nous demandons de garder foi et espoir dans cet esprit de recherche de la fraternité et de tolérance que nous avons partagé. A tous, nous demandons une prière pour l’homme, si simple et d’une étonnante énergie, en se souvenant de la détermination qui était la sienne dans l’accomplissement d’une mission mêlant la recherche de la Vérité et la nécessité d’ouverture sur l’autre. Il sera, pour toujours, cet exemple de ce que doit être l’Algérie, ouverte, plurielle et tolérante.    

Que Dieu le Très Haut lui accorde sa Miséricorde et la paix éternelle dans Sa présence. Paix à son âme.

« A Dieu nous appartenons et à Lui nous faisons retour. » (Coran Al-Baqarah, 156)

Notre Dame d’Afrique
Alger, le 09 décembre 2020
Sheikh Khaled Adlen Bentounes